Interview Embryonic Cells avec Pierre Le Pape



« Une semaine après les avoir rejoint, nous ouvrions pour Gwar ! »

Une interview avec Pierre Le Pape est toujours un grand moment tant le garçon est passionné et passionnant. Nous le retrouvons au Dr Feelgood des Halles pour la sortie du nouvel opus d’Embryonic Cells « Horizon »…

par © Christophe Favière


Embryonic Cells
Genre : Black Metal
Ville d’origine : Troye
Nouvel Album : Horizon
Sortie : 23 novembre 2018
Label : Apathia Records

 

Tracklist :
1. Crossing
2. Don’t Serve Your King
3. Carved In My Skin
4. Never Let You Fall
5. Across The Mountains
6. Horizon…
7. To Horizon
8. No Boundaries
 
Membres :
Max Beaulieu :

chant et guitare
Pierre Touzanne : basse
Djo Le May : batterie
Pierre Le Pape: claviers


« Never Let You Fall »


Embryonic Cells "Horizon"

(Official Full Album

2018, Apathia Records)


Comment définis-tu la musique d’Embryonic Cells ?
Pierre Le Pape : C’est une vaste question à laquelle il y a des réponses multiples ! Nous nous sommes positionné sous l’égide Black Metal, mais il est vrai que maintenant le Black Metal est très large. Nous sommes quatre, nous avons des influences différentes, ce n’est pas le projet d’un seul homme, donc chacun amène sa pierre au groupe, et donne je pense, quelque chose d’assez riche. Donc je n’ai pas de vraie réponse. Nous avons une étiquette Black, avec une touche de Trash qui fait parti de l’ADN du groupe depuis sa création, le nom Embryonic Cells est une forte référence à Sepultura. Aller au-delà, cela devient compliqué de définir notre musique.

Quand as-tu rejoint le projet ?
Pierre Le Pape : En 2007. Le groupe a été créé en 1994, il y a eu une première phase d’une dizaine d’années où le groupe a été une bande de potes jouant dans un garage avec de temps en temps un concert dans un bar. Ils n’avaient pas du tout cette orientation musicale. Suite à des changements de line-up, le groupe a pris une direction Black avec la sortie du premier album « Before The Storm », c’est à ce moment là que je les ai rejoint. Il y avait des claviers programmés sur l’album, il fallait les jouer en live, et je suis donc intervenu. Depuis, nous en sommes à notre quatrième album, toujours dans cette veine Black Metal, plus ou moins moderne suivant les albums, mais en gardant le côté Hold School.

Vous vous démarquez vraiment du Black actuel avec ce côté Hold School, quelles sont les influences des uns et des autres, vous en parlez ?
Pierre Le Pape : C’est un peu compliqué. Pour te donner une vraie réponse, nous aimons vraiment beaucoup de choses. Moi c’est une chose, mais Max par exemple, écoute beaucoup de Jazz, du classique, et des B.O. de films.

Effectivement, il y a deux ou trois morceaux sur l’album où les lignes de basses sont clairement du Jazz ?
Pierre Le Pape : Pierre, le bassiste, lui adore le Death mélodique Suédois façon In Flames, Dark Tranquility ou At The Gate, il aime aussi énormément les groupes de Prog comme Dream Theater et Tool. Cela influence énormément ses lignes de basses. Cet album « Horizon » est un peu particulier car il a été marqué par plein de changements dans l’évolution du groupe. Le bassiste historique est parti, Pierre l’a donc remplacé, il est arrivé avec beaucoup d’idées, de sang neuf. Ensuite il y a eu un gros travail en studio sur les chants, c’est la première fois que nous utilisons des voix claires. Nous avons vraiment travaillé la voix comme un instrument. Et pour ma part, j’ai fais un gros travail via Melted Space sur les sons de claviers, les ambiances etc, ce qui s’est répercuté sur cet album. Par rapport à « Black Seas » orienté Black Metal à la Dimmu Borgir première période, il y a une révolution complète. On reste dans du Black Metal, mais complètement différent. Nous avons eu envie d’aller vers une production moderne en essayant de maintenir un équilibre entre Hold School et moderne, en intégrant tous ces changements. Voilà pourquoi cet album est un peu différent de nos productions précédentes.

Six ans pour faire un album ?
Pierre Le Pape : Oui, c’est beaucoup !

Nous savons que tu es un homme très occupé, même si tu dors très peu…
Pierre Le Pape : Oui, ça a joué beaucoup. Mon emploi du temps a tellement compliqué les choses qu’à un moment je ne faisais même plus fait partie du groupe

Carrément ?
Pierre Le Pape : Oui, à un moment, il faut être lucide. Je ne voulais pas les ralentir, eux voulaient faire des choses, c’était un peu incompatible avec l’agenda de Melted Space. Puis pour les vingt ans du groupe ils m’ont demandé de venir faire quelques titres sur scène. En sortant du concert c’était « Allez ! Vas y ! Viens ! Allez ! Oh hey oh ! » (Rires). Et moi c’était « Oui, bon, c’est vrai, c’était cool… Vous avez des nouveaux titres à enregistrer ? » (Rires). Et puis nous nous sommes retrouvé comme on s’est quitté, dans une continuité parfaite.

Il n’empêche que quatre albums en 25 ans, on ne peut pas dire que vous êtes très productifs ?
Pierre Le Pape : Non, mais comme je te le disais, les dix premières années je ne sais pas si on peut vraiment les compter. C’est une autre orientation, un autre groupe. D’origine il n’y a plus que Max.

Oui, mais il y a plein de groupes dans ce cas ?
Pierre Le Pape : Bien sûr. Ce que je veux dire, c’est que la vraie forme d’Embryonic Cells telle qu’elle est maintenant remonte à 2007 avec la sortie de « Before The Storm », cela réduit les 25 ans à moins d’une quinzaine d’années, et rétablit une moyenne d’un album tous les quatre ans, ça reste acceptable (rires) !

Tu as de multiples projets, tu es donc over-booked, mais les autres, à aucun moment ils n’ont eu envie de jeter l’éponge ?
Pierre Le Pape : Non, justement parce qu’il y a eu ces différentes phases. Max te le dirait mieux que moi. La question lui a d’ailleurs été posée ce matin, sa réponse a été « Non, je me sent comme un gamin de vingt ans qui vient de sortir sa première démo ! ». Avec les différentes évolutions tant musicales qu’humaines au sein du groupe, cet album sonne comme un nouveau départ. Pour ma part « Black Seas » correspond à une époque, « The great Sentence » à une autre, et je n’ai pas l’impression que cet album est le quatrième. Nous parlons déjà du suivant, d’abord pour ne pas attendre six ans (rires), et ensuite, nous avons envie de faire mieux.

Et puis peut-être aussi que vous avez vraiment trouvé votre son ?
Pierre Le Pape : En partie, nous voulons continuer d’explorer l’utilisation de certains sons. Inclure une batterie électronique comme sur « Carved In My Skin», était inenvisageable il y a six ans. Cela nous a ouvert tellement d’horizons —pour faire le lien avec l’album (rires) !!!— que ça nous donne envie d’aller plus loin, de tenter des choses, et de défendre ces titres sur scène. Il ne faut pas oublier que cela reste un groupe de scène avec plus de 300 concerts. C’est là où on s’éclate le plus. Développer cette énergie brute. Ce que nous aurons la chance de faire au Hellfest cette année. Et il y a pas mal d’autres choses en cours de discussion.

Depuis 2007 et ton arrivée, comment vois-tu l’évolution humaine au sein du groupe ?
Pierre Le Pape : Humainement, nous sommes toujours une bande de potes jouant de la musique ensemble. Ça c’est la base. Je peux même te dire que le nouveau bassiste, c’est mon ancien colocataire ! C’est un ami de longue date, Max et Jo le connaissaient aussi, nous sommes donc restés entre potes.

Tu les connaissais donc bien avant d’intégrer le groupe ?
Pierre Le Pape : Oui Max et Jo avaient un groupe à l’époque et moi je jouais avec Pierre (le bassiste) dans un groupe de Heavy Metal, nous avions partagé quelques scène à plusieurs reprises, donc le jour où ils ont eu besoin de moi, cela s’est fait naturellement. J’en garde un bon souvenir, puisqu’une semaine après les avoir rejoint, nous ouvrions pour Gwar ! En fait humainement, nous n’avons pas vraiment évolué, nous sommes toujours une bande de potes se réunissant le samedi pour faire de la musique.

Et musicalement ?
Pierre Le Pape : Musicalement cela a forcément évolué au grés des envies, de ce que l’on écoute, de ce que l’on regarde en film, en jeux vidéos… Là ça devient très, très vaste, tout en conservant ce côté Black Metal. On se sent bien dans ce Metal extrême, cela reste tout de même assez malléable pour pouvoir s’adapter à nos envies du moment.

Au niveau de la création, vous fonctionnez comment ?
Pierre Le Pape : C’est assez traditionnel, Max arrive avec une riffothèque. Nous montons des structures avec, On fait des propositions, bref on joue aux Lego ! Par exemple sur « Carved In My Skin Max était venu enregistré les pré-prod’ et en l’écoutant me sont venues des idées. Je lui ai donc proposé de me laisser cinq minutes pour lui faire des propositions. J’ai découpé le morceau, fais des copier/coller, rajouté des trucs, il a trouvé ça mortel et lui a inspiré d’autres idées. S’en est suivi une séance de deux heures où à la fin nous avions la chanson complète, mais ne ressemblant en rien à la version d’origine ! Sinon dans l’ensemble c’est assez démocratique, si il y en a un qui n’aime pas quelque chose, on l’enlève tout simplement. Nous avons même viré des titres entiers !

Sans discuter ? J’imagine que lorsque l’un d’entre vous arrive avec une idée, il essaye de la défendre ?
Pierre Le Pape : Non. Si il y en a trois contre un, le titre sort, et ce n’est pas grave. L’album tel qu’il sort là, correspond au gout des quatre. Il y a des titres avec lesquels chacun a plus ou moins d’affinité, mais tout le monde était au courant ! Personne n’a eu de surprise le jour de la sortie !

Tu peux nous parler du concept de l’album ?
Pierre Le Pape : Alors attention, ce  n’est pas exactement un concept album au sens premier du terme, tel que je peux le faire dans Melted Space. Mais il y a tout de même un fil rouge, celui de l’exode en général. Des déracinés devant traverser des océans, des montagnes, dépasser des horizons pour trouver un nouvel horizon. Ce n’est pas politisé, mais on trouve écho avec ce qu’il se passe en méditerranée en ce moment. Ce n’est qu’un concours de circonstance. L’histoire se répète. Ça existe, ça a existé, et malheureusement cela existera… encore…

Max écrit tous les textes, c’était sa volonté d’écrire sur ce sujet ?
Pierre Le Pape : Il nous fait des propositions, on valide ou pas. Mais comme c’est le chanteur, nous lui faisons confiance. On se met d’accord sur certaines thématiques. Les premiers albums étaient plutôt centrés Heroic Fantaisie, autour de Lovecraft, Howard, ce sont des choses qui nous parlent. Maintenant sur une thématique plus sérieuse, ce n’est pas le genre de sujet que j’aborde moi, ce qui ne veux pas dire que je suis contre le fait d’en parler, mais je me concentre plus sur le côté cinématographique de la chose, je travaille plus les ambiances et au final tout le monde est content.

Connaissant ta passion pour la lecture et l’écriture, ça ne t’a pas démangé d’apporter ta patte aux textes ?
Pierre Le Pape : Je n’en ai jamais ressenti l’envie ! Et puis je ne me sens pas du tout d’écrire sur des sujets comme ça car je ne me sens absolument pas légitime. Il faut se poser les bonnes questions: « que vais-je pouvoir dire qui n’a pas déjà été dit ? », « As-tu vraiment un point de vue sur la question ? », déjà rien que d’en parler, je me dis que ce n’est pas mon truc, donc plutôt que de faire quelque chose de moyen ou hors sujet, je le laisse à ceux qui savent le faire. Et Max le fait extrêmement bien, donc c’est parfait comme ça.

En fait ma question était plutôt de savoir si, avec ta créativité, les univers que tu créé pour Melted Space, tu n’as pas envie parfois d’écrire sur des sujet plus proche des gens ? Sans forcément donner tes idées politiques ou autre, juste dénoncer des faits ?
Pierre Le Pape : Pourquoi pas. En fait depuis peu, j’ai repris la compo pour moi dans différents contextes, sur plusieurs projets naissants, dont un dont je ne peux pas parler, mais qui sera annoncé dans quelques mois mais sur lequel je me suis vraiment éclaté comme jamais ! Et l’un de ces projets pourrait éventuellement accueillir ce genre de thématique. Mais c’est encore trop tôt pour en parler, car je ne sais même pas ce que je vais faire de ces projets. On verra dans les semaines à venir… Mais pour en revenir à ta question, très honnêtement, ce n’est pas le genre de sujet dont je me sens de parler. Éventuellement en discuter avec quelqu’un qui le retranscrira, mais de moi même, ce n’est pas mon truc.

Mais de travailler avec Max, ça ne te donne pas des idées de création ?
Pierre Le Pape : Des idées de réflexion oui, de création non. Je suis plus sur l’imaginaire que sur le concret.

Tu peux te servir de l’imaginaire pour parler du concret, faire des paraboles…
Pierre Le Pape : Oui, bien sûr, je m’en sert d’en Melted Space, mais aller au-delà, je ne suis pas certain d’avoir envie de prendre les choses plus à bras le corps. Peut-être par manque de couilles tout simplement ! Mais pourquoi pas un jour. Mais ta question est bonne, car je me la pose régulièrement. Notamment sur mes nouveaux projets, je ne peux pas refaire Melted Space, donc la question de savoir ce que je veux raconter dans ces projets est légitime, mais actuellement je n’ai pas de réponse. Elle viendra avec la bonne personne qui sera le vecteur de ces idées…

Revenons à Embryonic Cells. Le visuel de l’album, c’est Max aussi ?
Pierre Le Pape : Oui, il est designer de métier, il est à l’origine de tous les visuels du groupe et c’est très bien comme ça !

Et pour le clip, c’est lui aussi ?
Pierre Le Pape : Alors oui et non. Il a plus que participé à l‘écriture, mais c’est son frère, vidéaste de métier, qui l’a réalisé. Ça reste une histoire de famille. Lorsqu’il était en école de cinéma, j’étais en école de musique de film, nous avions déjà travaillé ensemble. On se connaît bien. Au moment du clip,  j’étais très pris par Seth, donc ils se sont occupés de tout. Lorsque je suis arrivé, ils m’ont dit fait ci, fait ça, et c’était très bien !

Ça soulage ?
Pierre Le Pape : Oh que oui (rires) ! Lorsque tu sors d’un projet comme Melted Space, arriver et mettre les pieds sous la table est hautement appréciable ! C’est dans des situations comme ça que je réapprends à aimer faire de la musique.

Vous allez réarranger pour la scène ?
Pierre Le Pape : A priori non, on va garder les choses tel quel, sauf deux trois petites chose, mais ce sera à la petite cuillère. On garde la structure, mais on laisse vivre le morceau. Nous restons dans la démarche d’un groupe de potes, problèmes simples, solutions simples.

Pour quelle raison tu ne t’es pas occupé de l’enregistrement ?
Pierre Le Pape : J’ai enregistré les guitares clean, mais tout a été réampé en studio derrière, Pierre Shaffner à donc géré la chose. Mais c’est avant tout un problème d’emplois du temps. Et puis il y a la question de l’objectivité. Je fais partie de ce groupe, j’entends ce que je veux entendre, quelqu’un d’extérieur va entendre autre chose et c’est ce qui nous intéressait. Notamment Max, il s’est vraiment fait cassé la gueule en studio par Pierre !

Ah ben voilà un bon sujet pour la question anecdote de studio !
Pierre Le Pape : Oui (rires) ! Max a commencé à enregistrer, et assez vite Pierre lui a dit « On arrête ! Max je dois te dire que tu n’es pas un très bon chanteur, tu t’en sort grâce à ton expérience de la scène, et des albums déjà sortis, mais il y a ça qui ne va pas, ça, ça, et ça… Tu peux faire beaucoup mieux » Du coup il lui a sorti les trippes en studio et lui a fait retravailler la diction, l’anglais, le placement… cela a donné naissance à plein de pistes musicales et artistiques. D’où l’utilisation de doublages, de la voix claire et de l’utilisation de la voix comme un instrument. Tout ça pour le bien de l’album. Ce en quoi on peut considérer que Pierre a vraiment participé à la création de l’album. Mais voilà, comme le dit Max en rigolant, il s’est fait cassé la gueule en studio !

Le petit mot de la fin ?
Pierre Le Pape : Déjà merci pour tes questions et cette discussion encore un fois passionnante ! Nous on va essayer de venir défendre cet album au plus près de chez tout le monde, et sinon au pire, rendez-vous au Hellfest !

Merci à Roger de Replica Promotion