Sans autocensure !

Interview Hugues (Ugo) Chantepie


Le frontman Reuno de Lofofora ne met pas un point d'honneur à incorporer la provoc’ à tout prix dans ses textes ou dans son attitude, mais s'exprime sans concessions et sans autocensure. La sortie de “L’épreuve du concert”, trace indélébile d'une communion entre Lofofora et son public, pour se soigner d'une violence subie au quotidien, sonne dans

les oreilles comme un coup de poing. Reuno s'exprime une fois de plus en toute liberté et nous conseille de vivre notre vie plutôt que de la subir.


Membres :

Reuno Wangermez (chant) Daniel Descieux (guitare)

Phil Curty (basse) Vincent Hernault (batterie)



Artiste : Lofofora

Album : “I'épreuve du concert"

Label : Athome


  1-Notre Terre
    2-L’œuf
    3-L’innocence
    4-Le fond et la forme
    5-Mémoire de singes
    6-Trompe la mort
    7-Contre les murs
    8-Utopiste
    9-Elixir
    10-Pyromane
    11-Le malheur des autres
    12-La Tsarine
    13-Justice pour tous
    14-Viscéral (version hot)
    15-Autopilote
    16-Ilot Amsterdam
    17-Double A


Lofofora

Contre Les Murs


Lofofora

Le fond et la forme


Lofofora

Le Malheur Des Autres


Crédit photo Eric CANTO

" La nostalgie d'une époque qui n'a jamais existé, c'est très à la mode en ce moment

dans les "milieux intellectuels ! " Reuno


La sortie de « L’épreuve du concert » est le fruit de plusieurs années de création et d’engagement. Pourquoi avoir choisi le « rock », le metal comme mode d’expression artistique ? Ça reflète un véritable état d’esprit, un besoin d’exorciser ses démons ?
Oui, je pense qu'il est évident pour tout le monde que toutes les musiques ou formes d'expression provocatrices, agressives d'une façon ou d'une autre, sont pour leurs créateurs comme pour le public une façon d'extérioriser une violence subie. En fait nous sommes des cœurs tendres, sensibles qui refusons d'y répliquer bêtement, alors on met cela en scène, en images, en musique pour en faire quelque chose de plus constructif.

Quelles sont les difficultés pour construire un bon album live ?
Jouer les morceaux suffisamment bien pour qu'ils puissent y figurer.

Quels furent tes premiers contacts avec ton instrument : la voix ? Considères-tu la voix comme un véritable instrument ?
Oui, mais depuis peu. Dans mon cas, je vois plus la voix comme un instrument de narration que de musique. Mon premier contact dans mon rôle de chanteur, c'est dans la cour du lycée en seconde, début des années 80 : un type vient me voir parce que j'avais "une bonne dégaine" et il me demande de venir chanter dans son groupe punk. Ça n'aura pas été loin au final, mais ça m'aura donné le virus à vie.

Peux-tu me parler de ta manière de travailler ta voix et comment analyses-tu ta progression vocale depuis tes débuts ?
Bien que j'aie pris des cours de chant il y a des années, je ne travaille jamais ma voix. Je m'échauffe peu ou pas avant les concerts. Depuis presque dix ans, je chante dans un autre groupe, Mudweiser, dans lequel je chante plus et en anglais. Cet exercice m'a fait prendre conscience que je savais chanter et finalement ma voix est plus une guitare, un instrument qui fait des notes, une percussion.

Depuis vos premiers pas en 1989, Lofofora est considéré comme l’un des pionniers du rock-fusion metal. De quelle manière penses-tu que le groupe a évolué, musicalement et humainement, depuis cette époque ? Vous semblez traverser les époques sans jamais faiblir !
Sans jamais faiblir, je ne sais pas, c'est peut-être au public de nous le dire, mais ils ne le disent pas… Musicalement après des débuts très "fusion" (je déteste ce mot), nous nous sommes "métallisés" voire "hard-corisés". Après, d'un album à l'autre, je crois que nous gardons les mêmes ingrédients, avec des proportions variables.

Depuis les fifties, le rock est synonyme de rébellion et souvent d’immoralité. Qu’en est-il réellement en 2015, pour vous ?
Je ne crois pas que le rock soit resté synonyme de rébellion et d'immoralité, aujourd'hui pour beaucoup d'artistes comme pour le public, c'est du simple divertissement comme la pop ou la dance. Pour moi, c'est justement la dimension provocatrice qui m'a attiré très jeune vers cette musique, mais je ne mets pas un point d'honneur à l'incorporer à tout prix dans mes textes ou dans mon attitude. J'écris ce dont j'ai envie sans autocensure et sans obligation de provoc.

Aujourd’hui, penses-tu avoir quelque chose qui te démarque des autres groupes de metal ou ça te passe au-dessus de la tête ?
C'est une question que je ne me pose pas, mais comme toi tu le fais, je dirais : “ je n'ai jamais souhaité être Metallica à la place de Metallica”. Certainement parce que je préfère largement Gainsbourg ou Nougaro.

Comment se passe le processus de création et d’écriture dans la tête de Reuno ?
Comme un puzzle dont les pièces sont éparpillées dans mon crâne et que j'essaie d'emboîter dans tous les sens avant de trouver quelle forme elles doivent représenter.

Quel est ton univers littéraire ?
On me prête souvent une culture littéraire que je n'ai pas, c'est flatteur, mais en vérité je lis peu. J'aime surtout la série noire, car ancrée dans la réalité, elle dépeint souvent les travers de la nature humaine comme j'aime le faire dans mes textes, et les bouquins qui traitent de l'histoire de la musique, du blues principalement.

Un événement précis pourrait justifier l’engagement du rocker. Tu as été touché par la mobilisation autour de Charlie Hebdo, de la solidarité et de l’espoir qui est né suite à ce tragique événement. Explique-moi comment tu as ressenti tous ces événements en tant que citoyen et chanteur engagé ?
J'ai été choqué par l'événement, mais pas du tout convaincu par cette prétendue "mobilisation". Il s'agissait à mon avis plus d'une façon de noyer sa propre peur dans la foule que de se montrer solidaire. Il n'y a qu'à voir l'accueil réservé aux réfugiés aujourd'hui. Aucun espoir de ma part de voir s'affaiblir la loi du "chacun pour sa gueule" après cet épisode tragique.  

Je te cite une réflexion de Bernie Bonvoisin (Trust) : « Si demain, des milliers de groupes se mettent à faire de la musique engagée et attirent un public fourni, toutes les majors auront leurs groupes engagés à vendre, je n’en doute pas une seconde. Le business n’a pas de conviction, ni de valeurs, c’est juste le business. » Que t’inspire ce genre de réflexion ?
Bernie Bonvoisin est un escroc et depuis belle lurette, alors l'opportunisme il connaît par cœur. Ce qu'il a dit ici, s'est déjà produit avec le rap et également pour nous. C'est au moment où RATM a eu du succès aux USA que les majors françaises ont toutes voulu leur "Rage" français. C'est pour ça, à l'époque, que Virgin nous avait signé. Malheureusement pour eux, nous n'étions pas malléables, ni solubles dans le showbiz.

Crois-tu que Lofofora est plutôt un groupe de rock sarcastique ou un groupe de rock engagé ? Peux-tu m’expliquer la différence profonde ?
Être un groupe "engagé" pour moi, c'est réducteur et ça veut dire se rallier à une cause précise, sous un drapeau ou faire la promotion d'une façon de penser. Ça n'a jamais été notre cas. J'observe le monde qui m'entoure et partage mes impressions comme je les reçois, sans prendre de gants. Comme je l'ai écrit dans le texte de "Utopiste", "Je crache les mots plus vite que je les mâche".

Crois-tu que la jeunesse ne serait pas demandeuse de musique plus politisée – le contexte s’y prête particulièrement – mais aussi que s’impliquer pour de nombreux groupes, c’est prendre des risques ?
Quels risques ? Celui de ne pas passer à la radio? De toutes façons le rock ne passe que dans les radios indépendantes.  Si la jeunesse veut de la musique plus politisée, elle n'a qu'à chercher elle-même sur le net, elle y arrive bien pour trouver ce qu'elle veut.

Trouves-tu la société trop sécuritaire aujourd’hui ? Crois-tu que la société française a besoin d’exploser ? Remuer les consciences serait peut-être une bonne chose ? La musique est-elle un bon vecteur ?
Benjamin Franklin a dit : “Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre et finit par perdre les deux”, cela résume parfaitement ma pensée à ce sujet. Si la musique avait un réel pouvoir de faire vraiment changer les choses, elle serait interdite et on s'en serait déjà rendu compte dans les 70's. Quand elle est vecteur d'un sentiment de liberté, c'est déjà pas mal.

Que t’inspire « Ce qui était important avant, c’était ce qu’on était ; aujourd’hui c’est ce que l’on a ».
La nostalgie d'une époque qui n'a jamais existé, c'est très à la mode en ce moment dans les "milieux intellectuels" !

Parle-moi un peu du bal des enragés : vous en êtes où aujourd’hui, malgré la perte tragique de Schultz de Parabellum, chanteur emblématique de la scène alternative française ? As-tu quelques anecdotes avec Schultz, afin de lui rendre une fois de plus un bel hommage ?
Le bal reprend du service en 2016 et plus que jamais, même si Schultz va nous manquer énormément. Je deviens du coup le chanteur vétéran du projet. Pour les morceaux les plus "old school" je me souviendrai de ce que disait Schultz : “C'est bien, ça rock mais n'oubliez pas, il faut que ça roll aussi”.

As-tu déjà une idée de ce que sera le prochain album de Lofofora ?
Oui, on en cause, mais pour l'instant ça reste entre nous.

Vous avez avec Lofofora une énorme expérience de la scène. Un souvenir d’un concert véritablement fort ?
Désolé, je suis mauvais à cet exercice, je suis un mauvais archiviste, je regarde devant avant tout. Le meilleur concert reste à venir, le pire aussi.

Qu’est-ce qui nourrit ton inspiration en dehors de la musique ?
Tout ! La vie, le monde qui m'entoure, l'inspiration est partout.

Vous êtes présent sur Facebook, ce contact avec vos fans via les réseaux sociaux est-il important ? Est-ce un choix délibéré ou quelque chose de tout à fait naturel pour vous ?
Pas naturel du tout, mais il faut vivre avec son temps non ? Après tout, ce contact direct avec notre public est plutôt marrant quand il n'est pas pathétique. Personnellement, je me refuse d'avoir une page. La plupart des gens s'y autorisent tant de propos qu'ils ne tiendraient jamais en public, moi je fais exactement le contraire.

Je te laisse le mot de la fin.
Vivez votre vie plutôt que de la subir et de tenir les autres comme responsables de vos frustrations.