Artiste : Wormfood

Album : « L'Envers »

Label : Apathia Records

 

Prologue – 1.34
Serviteur du Roi – 8.23
Ordre de Mobilisation

Générale – 9.54
Mangevers – 5.47
Gone On The Hoist – 3.05
Collectionneur de
Poupées – 6.39
Géhenne – 8.24
Poisonne – 9.02


Genre : gothic metal/doom metal expérimental

Originaire : Rouen

 

Line-up :

Emmanuel Levy :

Chant & Guitare
Renaud Fauconnier  : Guitare
Vincent Liard  : Basse
Thomas Jacquelin : Batterie
Pierre Le Pape : Claviers
Paul Bento : Sitar


 Wormfood "L'Envers"

(Official Full Stream - 2016,

Apathia Records)




Lever de rideaux !


Installez-vous et entrez au sein d’une danse macabre avec Emmanuel "El Worm" Lévy, « Serviteur du Roi » et chef de meute de Wormfood à travers des textes fouillés, torturés, démoniaques servis par une ambiance lourde et sombre. Un album baroque titubant tel une ombre dans le palais de Versailles des cauchemars à ressentir tel un voyage sonore dans les méandres de notre esprit. Une audience m’est accordée dans les tréfonds de la Machine (Paris), sans fond de teint avec « El Worm » pour nourrir mon âme de vers !

Interview Hugues (Ugo) Chantepie


" Je ne vis pas dans un appartement tendu de noir et je ne dors pas dans un cercueil !" Emmanuel Levy


Pour commencer dis-nous pourquoi avoir choisi le métal pour mode d’expression artistique ?
Emmanuel Levy : Déjà fait-on du Metal ? En fait, j’ai choisi plusieurs domaines artistiques pour m’exprimer et je cumule aujourd’hui différentes activités. Au début, j’étais plutôt destiné à une carrière littéraire et ça se ressent toujours dans mon goût développé pour l’écriture en Français et mes nombreuses références littéraires que l’on retrouve çà et là, à travers mon travail. Je suis également comédien, je fais du doublage, des voix-off, j’ai donc l’habitude d’interpréter de nombreux personnages et d’être payé pour ça ! À tout cela, s’ajoute un goût profond des choses sombres au sens large du terme. Pourquoi ça plutôt qu’autre chose, c’est une excellente question !

Tu aurais donc pu t’exprimer à travers d’autres choses ?
J’essaye et j’ai effectivement d’autres supports d’expression. J’ai depuis quelques années un projet un peu plus Pop dans la veine de Divine Comédie rendant hommage à Paul Williams, en référence à ce genre d’artistes plus influencés par les Beatles où je fais la voix et l’écriture avec Axel Wursthorn. C’est un projet qui s’appelle The Lovatics et l’album est presque écrit, il faut juste qu’on trouve maintenant le temps de l’enregistrer !

Donc tu as un univers sombre et un autre moins sombre ?
Je m’épanouis beaucoup plus à travers le sombre, c’est plus intéressant, les monstres, les cauchemars c’est fascinant. Ce qui ne veut pas dire que je suis une personne sombre ! Je ne vis pas dans un appartement tendu de noir et je ne dors pas dans un cercueil !

Je suis un peu déçu !
Oui je sais, mais c’est comme ça, il est temps de grandir, malheureusement, à moins de s’appeler Lemmy Kilmister ! Blague mise à part, je préfère m’exprimer là-dedans plutôt qu’en cassant tout et en foutant la merde !

Depuis les débuts, comment penses-tu que le groupe a évolué musicalement et humainement ? Je sais qu’humainement ça a été compliqué.
Cela a été un magnifique chaos pendant 15 ans, c’est maintenant stabilisé autour d’un Line Up Parisien depuis quatre ou cinq ans, entièrement recomposé autour de ma petite personne. Je suis le seul rescapé du Line Up d’origine formé à l’époque à Rouen. Toutes sortes de personnes sont passées au sein du groupe ayant toutes apporté des univers, des influences ayant permis au projet de grandir et de se développer.

Et ça a été compliqué pour toi chaque départ ?
Ça n’a pas été tant les départs, c’est surtout à la fin, tout a explosé, je suis parti d’un côté et eux sont restés dans le leur. Puis, j’ai remonté le groupe sur Paris. Donc bien sûr, c’est compliqué. On a commencé vers 1995-96, j’ai joué dans les premiers groupes de Black Metal présents en Normandie, même si je n’aimais pas trop ça d’ailleurs ! Romain Yacono jouait de la basse dans un autre groupe de Black et lorsque nos deux groupes ont splitté, on s’est dit : « on va désormais réaliser ce que l’on a vraiment envie de faire, quelque chose de plus inspiré par le Gothique, le Doom, plus sombre et un peu plus mélodieux. Voilà comment les choses se sont développées tout simplement à l’origine. L’embêtant c’est qu’effectivement nous étions des amis presque d’enfance on peut le dire, mais le groupe a grandi, pris de l’ampleur et sont apparues de nombreuses sources de tensions. À ce moment-là ça explose, mais tous les groupes font face à ce type d’évènements. Aujourd’hui les choses sont un peu différentes parce que le Wormfood des origines c’était, on se met tous dans une salle et l’on compose les morceaux petits bouts par petits bouts. Aujourd’hui, on est dans quelque chose de beaucoup plus construit, la confection d’un album est un processus vraiment segmenté et très professionnel. Je crée un squelette seul dans mon coin, je le soumets à mon guitariste Renaud, mon théoricien, l’homme capable de faire des transcriptions. Par la suite on retravaille ça ensemble, puis chacun apporte et compose sa partie, son arrangement et on termine avec des démos complètes sur lesquelles il ne reste plus qu’à écrire les lignes de chant.

Justement, comment tu es toi, plutôt dictateur ou plutôt ouvert ?
Je suis un dictateur ouvert ! Avec mon expérience, toutes les emmerdes accumulées avec le fait d’être un groupe, les amis avec qui tu te fâches, parfois définitivement, il vaut mieux être un dictateur. Avoir une ligne directrice, posséder cette capacité de montrer la voix.

Donc par rapport à la création tu n’es pas fermé ?
Pas du tout. Chacun vient avec ses propositions, je suis totalement ouvert au dialogue au sein du groupe. En revanche, je n’ai plus envie de ces situations un peu chaotiques qui mènent souvent à une extrême tension, lorsque tout le monde veut faire son propre truc. Je compose la base des morceaux, j’écris les textes et j’ai un droit de regard sur le résultat final. On est maintenant à des âges où l’on a un peu plus d’expérience, on est dans une démarche où la priorité c’est la musique et le fait de faire quelque chose de cohérent, d’intelligent prime sur les égos et chacun est dans cette optique-là avec ce Line up. Avoir une voie bien tracée et bien structurée c’est un gain de temps précieux.

Juste un petit mot sur Pierre Le Pape, tu peux me parler de lui ?
Sur cet album, Pierre a reçu les morceaux sous forme de démo, il a travaillé sur tous les arrangements qu’il m’envoyait au fur et à mesure, et on a tous travaillé un peu à distance sur cette période de deux ans ! Ensuite, on s’est revu, je lui ai fait des retours, il m’a refait des propositions d’arrangements, puis nous avons finalisé les choses pendant deux jours dans son studio. Mais comme je l’ai dit, j’ai besoin d’avoir les morceaux finis pour pouvoir écrire les textes. Le contraire de tout le monde !

C’est donc la musique qui inspire tes textes ? Tu dois tout de même avoir un squelette ?
Mon squelette me souffle peut-être quelques pistes ! Mais la plupart du temps le sujet d’une chanson s’impose une fois le morceau posé. Et justement, les arrangements de claviers ont été faits dans une période intermédiaire, entre le moment où les morceaux avaient été posés et mis en démo et l’écriture des paroles. Donc je savais déjà de quoi allaient parler les morceaux. Par exemple un titre comme « Le collectionneur de poupées », comme c’est un titre se passant pendant la nuit de Noël, on a bien gardé ça en tête. Ça m’a permis de dire à Pierre « voilà, on a cette donnée-là en plus, ça parle de ça, l’histoire c’est ça, il se passe ça, donc peut-on accentuer certaines choses ? ». Ça a donné ces carillons qu’on entend dans la chanson.

J’aime beaucoup ce texte…
J’espère qu’on y reviendra, je suis désolé, je suis un infatigable bavard, tu me dis si je suis trop long !

Non, non, justement pourquoi quatre ans pour cet album, vous en aviez vraiment eu besoin où tu étais sur d’autres projets ?
Non, c’était un réel besoin. Ce n’est pas par fainéantise, mais j’ai besoin de recharger la pompe à inspiration entre chaque album.

Mais par rapport à la création justement, tu sais quand t’arrêter, tu n’as pas tendance à aller trop loin parfois ?
C’est là que c’est intéressant d’être en groupe. Je ne suis pas un tyran à 100%, sinon je dirais « bon ben voilà, j’écris vos parties à tous », mais ce n’est pas du tout le cas. Je pense vraiment que chacun a quelque chose à apporter. Je suis le fondateur du groupe, donc je fixe sa direction, après chacun amène quelque chose et ce quelque chose amène un produit fini cohérent et équilibré.

Parce que c’est dur parfois de savoir s’arrêter ?
Tu le ressens un petit peu. Souvent avec Renaud on discute de ça, on reprend ce squelette en guitare et l’on arrive vraiment à trouver un équilibre, c’est cet échange qui permet de trouver ce point d’équilibre entre le bon goût et le mauvais goût ! Et puis tout est toujours rattrapable jusqu’à la fin du studio. Parfois, on se rend compte qu’une partie est trop longue, les choses peuvent se modifier jusqu’à la toute fin de processus. Après c’est sur la question des textes où je m’angoisse. Une fois la moitié d’un texte écrit, tu te dis « si ça se trouve, j’ai écrit de la merde ! ». Et cette première moitié est à jeter, sauf que je suis coincé dedans.

Es-tu très critique par rapport à ton écriture ?
J’essaye d’avoir une exigence de qualité. Pas au sens « attention, vous allez voir comme j’écris bien les enfants ! », mais au contraire, d’écrire des textes vraiment mesurés où chaque mot est pesé. J’essaye de leur donner une forme ouverte. Bien sûr, le tout est relié à un vécu personnel, des thèmes qui me sont chers, mais après, toi ou tout autre auditeur peuvent venir me dire «  ben moi, ça me rappelle ça ou ça, c’est ça qui t’a inspiré ? » alors que ce n’est pas du tout des choses auxquelles j’aurais pensé. Ce qui ne veut pas dire que c’est faux.

Justement, tu veux transmettre quoi ? Parfois c’est un peu granguignolesque…
J’aimerais que ce disque soit perçu comme un voyage sonore. C’est le train fantôme. Tu écoutes le disque non pas juste pour écouter des chansons, mais pour qu’à un moment, un narrateur apparait, te prend par la main et te dit « Allez, viens avec moi, je t’emmène, je vais te montrer quelque chose, tu vas vivre un voyage le temps des 50 minutes de cet album, tu vas vivre des choses ».

C’est vrai qu’on le sent long et court. On aurait envie que ça dure un peu plus longtemps.
Ben, je préfère ça ! D’autant que la fin est volontairement frustrante et il y a cette intelligence dans le mixage de parfois sous mixer des choses, de jouer avec la frustration de l’auditeur, pour donner aux gens l’envie de réécouter l’album. Qu’il y ait toujours des choses à découvrir et franchement je pense qu’on y est arrivé. Il y a des choses un peu subliminales dans les disques de Wormfood !

« Je suis devenu un homme, un autre homme, le même qu’hier mais vide en somme », on retrouve cette partie dans une autre chanson, pourquoi ?
C’est un pont entre deux chansons, mais pas seulement. C’est la conclusion de l’album. On est à un autre moment de l’album. Il possède un ordre, les titres se succèdent dans un ordre cohérent et choisi, mais si à un moment une partie de texte doit revenir, je ne me gêne pas. J’aime bien cette idée et elle est volontaire.

Ça reste quand même des histoires séparées ?
Elles sont séparées, mais elles restent dans ce même cadre, cette espèce de palais de Versailles des cauchemars qu’on a construit.

Justement, le cauchemar, comment tu abordes le sujet, ce sont tes rêves ?
Je parle de cauchemars au sens large et esthétique du terme. C’est intéressant les cauchemars (NDR : à ce moment un lot de bouteilles tombe !), par exemple ces bouteilles qui tombent derrière nous sont un cauchemar pour les gens en cuisine ! En fait ça me fait penser à « Alice au pays des merveilles », ce mélange entre l’imaginaire, quelque chose de profondément inquiètent et d’enfantin. J’aime beaucoup cette notion d’univers enfantin où les choses sont un peu effrayantes et en même temps avec un peu de magie. D’ailleurs, j’espère un peu de magie dans ce disque et pas juste sombre et morbide, mais avec un peu de douceur. Par exemple, sur « Le collectionneur de poupées » c’est une ambiance de Noël avec un côté aigre-doux du propos. Le personnage mis en scène dans cette chanson est sincèrement persuadé de faire du bien, il n’est pas sur la même échelle de réalité, sans moralité, mais malgré tout ce n’est pas un type déterrant des cadavres pour faire juste de la nécrophilie. D’ailleurs, c’est inspiré d’une histoire vraie et curieusement il en ressort un peu de magie.

Pourquoi un titre en Anglais ?
« Gone on the Hoist » c’est un morceau sur lequel figure comme invité Paul Bento de Carnivore, aussi ancien guitariste-cithariste de session pour Type O Negative, dont j’étais un grand fan,  avec lequel j’ai correspondu longtemps à l’époque où le groupe était encore en activité. On aurait dû se rencontrer avec Carnivore et j’aurais d’ailleurs dû rencontrer Peter Steele (chanteur/bassiste de Type O Negative), un modèle pour moi, mais comme le concert au Trabendo en 2006 a été annulé, ils sont partis directement en Allemagne et malheureusement l’histoire s’est arrêtée là. Mais pour en revenir au morceau, c’est vraiment un titre juste pour Paul. Suite à cette histoire avec Type O Negative est née une réelle collaboration, un échange avec Paul un humain extraordinaire. Je suis allé le voir à Brooklyn et réalisé un pèlerinage sur les traces de mes idoles de jeunesse. On avait déjà collaboré sur l’album précédent où il avait joué des sessions de cithares, j’aime beaucoup cette fusion entre le Metal et la musique Indienne, ce n’est pas nouveau, mais ça sonne si bien. Je voulais lui offrir un véritable espace d’expression et dans le même temps écrire une chanson décrivant notre relation.

Mais toi tu as surtout besoin de t’exprimer en Français, ça ne t’a pas dérangé ?
Non, ça restait cohérent avec ce morceau-là de le réaliser en Anglais, je le prends comme un petit intermède, c’est un titre plus lumineux que les autres, c’est une respiration pour te sortir la tête de l’eau avant de te la replonger de plus belle !

Pour l’auditeur qui ne comprend pas l’anglais ça lui fait aussi une respiration ?
Sans doute aussi ! Mais la force de ce disque, c’est justement que le Français est audible et chanté.

Les sonorités des claviers très typées 70’ sont un peu troublantes, c’est volontaire ?
Complètement, joué par Axel, c’est un hommage à différentes époques et j’avais vraiment envie de cette respiration. Il faut voir aussi que ce morceau « Gone on the Hoist » à l’origine faisait partie de la continuité

de « Mangevers » morceau tirant un peu le bilan de Wormfood en 2016 où ressuscitent tous les personnages ayant traversé la carrière et les albums du groupe. On les reprend aujourd’hui dans un monde en ruine, avec un constat plus adulte sur tout ça. Finalement, nous l’avons intégré à part car cette rencontre avec Paul Bento a un véritable sens dans l’histoire de Wormfood.

Tu fais tout de même un parallèle avec le monde aujourd’hui ou c’est véritablement un univers fantastique ?
Je ne pense pas que le disque soit exclusivement fantastique. Je n’écris pas sur des choses ne me touchant pas. Toutes les chansons de l’album évoquent une obsession ou un vécu. C’est peut-être de la réalité grossie, déformée. Le morceau « Géhenne » se déroulant pendant une pièce de théâtre vient vraiment d’une expérience, d’un vécu plutôt négatif, d’une participation à une pièce de théâtre et de différentes choses négatives, et j’ai grossi le trait sur ce titre.

Tu aimerais en faire un vrai spectacle ?
On va essayer d’avoir sur scène une attitude en rapport avec l’album. On est déjà toujours costumé d’une façon ou d’une autre. Ce n’est pas forcément d’une manière extravagante, mais on doit au moins ça aux gens qui viennent nous voir et j’espère trouver les effets et les petits extras qui vont permettre de restituer tout cet univers en live.

Justement, vous retravaillez les morceaux pour le live ?
Non, ce sont les mêmes morceaux, identiques à l’album. Pierre ne jouera pas avec nous sur scène, ses parties seront diffusées sous forme de samples permettant d’avoir exactement les mêmes orchestrations correspondant au disque. C’est plus contraignant techniquement surtout pour le batteur obligé de jouer avec un métronome, mais ça permet de restituer l’album au mieux pour le public.

Tu es ouvert à d’autres cultures musicales ?
Oui, d’ailleurs je n’écoute quasiment plus de metal ! Bien sûr comme la plupart des gens, je reste fidèle aux groupes de ma jeunesse, mais j’essaye de suivre un peu l’actualité, mais il y en a tellement, je passe forcement à côté de plein de choses susceptibles de me plaire. Mais sinon, mes goûts musicaux sont vraiment très larges, ça va de la chanson Française comme Gainsbourg, Bashung, Stephan Eicher, les Rita Mitsouko, Ange au Rockabilly, à la musique Folk, etc.…

Tu es quand même quelqu’un qui a de l’espoir malgré un album comme ça ?
Je crois qu’on peut tout à fait faire un album désespéré et être quelqu’un de normal (rires) ! Après c’est juste une portion de moi-même exprimant son désespoir, son dépit ou son inquiétude et j’espère que des gens vont se retrouver dans ces inquiétudes.

C’est ce que tu veux vraiment transmettre à travers tes textes ?
Peut-être me faire l’écho de l’inquiétude de mes semblables.

Et le jouer finalement ?
Le jouer c’est la finalité, donner vie à un nouvel univers, j’aime cette idée.

Mais du coup c’est un peu s’éloigner de la réalité ?
Bien sûr, mais finalement, le narrateur du disque est un peu coincé. Il n’est pas heureux dans ce monde contemporain et dans le Paris actuel. Ce monde imaginaire, ce « Versailles » de cauchemar n’est pas non plus l’endroit le plus heureux du monde. On se réfugie dans cette espèce d’image du XVIIe siècle, mais complètement illusoire où tout est en ruine envahi de spectres. Ce n’est même pas une consolation, c’est le pays du Roi Cauchemar et le constat est une insatisfaction, une difficulté à se sentir à sa place dans son époque et dans la réalité. « Le collectionneur de poupées », c’est un adulte refusant de grandir, persuadé de l’abandon des enfants sous terre avec le besoin de les libérer. Ce n’est pas un pervers sexuel, un psychopathe, seulement un homme ayant un problème avec le monde des adultes et emprisonné dans sa propre réalité.

Ce sont des mondes parallèles en somme ?
Peut-être. Ce sont ces problématiques que j’essaye d’aborder plus ou moins adroitement.

Et ton univers littéraire à toi ?
Il est vaste, les auteurs proches de moi sont les décadents, cette période littéraire ressemble un peu à la notre, les Huysmans, Villiers de l’Isle-Adam, Barbey d'Aurevilly. J’ai beaucoup aimé en son temps, même si c’était

plus une œuvre de provocation, « Les chants de Maldoror » de Lautréamont, mais c’est une œuvre au statut particulier. J’aime beaucoup Baudelaire et des auteurs plus contemporains comme Antonin Artaud. J’ai eu la chance lorsque je travaillais dans le milieu littéraire, d’avoir entre les mains des correspondances et des manuscrits écrit de sa main et ce sont des moments uniques. Donc ça aussi, curieusement, ça rejaillit sur Wormfood, mais ça reste du divertissement, ce n’est pas une œuvre littéraire, je ne veux pas péter plus haut que mon cul !

Et à côté des chansons, tu écris ?
Oui, j’ai écrit des spectacles joués à Paris ces quatre dernières années. J’étais assez investi dans l’écriture pour du théâtre ou des spectacles au sein de différents établissements. J’ai également ce projet de longue date d’écrire un premier roman et je vais bien finir par m’y atteler. J’ai déjà toutes les peines du monde à écrire une chanson de 10 minutes, un roman ça demande une constance dans l’écriture et de la détermination.

Sans rentrer dans les détails, tes spectacles sont noirs également ?
J’ai écrit pour des choses très sombres mais du domaine du grand divertissement.

Et tu es acteur ?
Oui.

Et te fermes-tu à des rôles ou es-tu ouvert à tout ?
J’ai joué beaucoup de rôles sombres, des Quasimodos, des Masques de Fer, des Fantômes de l’Opéra, des rôles torturés, parce que j’ai une gueule particulière. Des gros yeux inquiétants et une longue chevelure noire. Il n’y a pas longtemps j’ai joué dans un court-métrage « Rash » sorti en DVD. C’est du found footage. C’est l’histoire d’une étudiante en médecine se filmant dans une sorte de journal vidéo, persuadée d’avoir des parasites sous la peau, finit par se mutiler et à sombrer dans cette névrose. Et dans ce film pour une fois, j’ai un rôle différent, le petit ami de la fille complètement dépassé par les évènements. Un personnage essayant de l’aider mais complètement impuissant, désarmé face à la folie de sa copine. Et puis, je prête aussi ma voix sur des audio guides. Par exemple, je suis la voix de Jean-Jacques Rousseau dans son musée à Chambéry et j’ai réalisé Stendhal il n’y a pas longtemps !

Tu restes quand même dans un univers très littéraire ?
Oui, c’est très nourrissant et ça me donne de la nourriture à digérer pour Wormfood !

Mais tu ne te sens pas un peu cloisonné ou l’impression de vivre à travers une autre époque ?
Je trouve l’époque actuelle assez douloureuse. Après ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas lutter avec cette réalité, Surtout à Paris, une ville avec laquelle j’entretiens un rapport d’amour et de détestation ! C’est juste en filigrane le fait d’être malheureux dans l’époque actuelle. On ne serait certainement pas plus heureux dans les époques passées car nous avons un certain confort. Et même si on a souvent tendance à dire « c’était mieux avant », je doute de la véracité de cette expression au XVIIe siècle. Le sentiment d’insécurité dans Paris à cette époque, ça devait être véritablement autre chose !

Mais tu te sens bien dans cet univers ?
Oui, c’est une œuvre d’imagination que nous avons enfermée dans ce disque en espérant donner une forme de plaisir aux gens à se plonger dedans et à s’y retrouver.

Sous quelle forme penses-tu que la musique puisse avoir un rôle important dans cette société ?
Je crois que la musique joue un rôle fondamental et elle l’a toujours joué. On parlait tout à l’heure de comment, au début de l’adolescence, les groupes découverts te façonnent et te poussent à faire des choix dans ta propre vie. La musique nous questionne, et quand tu la pratiques c’est une discipline élévatrice. Surtout en pratiquant certains genres musicaux (rires) ! J’ai énormément de souvenirs forts liés à la musique. Pour autant je ne me considère pas comme un instrumentiste classique.

Donc tu as voulu plusieurs niveaux de lecture ?
Oui, pour moi ce n’est pas un album s’adressant aux seuls fans de Metal. Nous avons essayé de travailler sur la voix, moins hurlée, de façon à rendre les paroles bien audibles. Chantées parfois, parlées à d’autres ou jouées à d’autres moments.

C’est un  peu ce qui vous qualifie ? L’avant-garde Metal, c’est quoi finalement ?
Bonne question ! Je ne sais pas. C’est une pure invention théorique ! Je ne sais pas, avant-garde dans le sens où l’on essaye de proposer quelque chose de nouveau et à contre-courant. Dans ce sens-là, c’est peut-être ça. Maintenant on n’a pas la prétention d’inventer quoi que ce soit, on est une création un peu étrange née de nos goûts, de notre perception de l’époque que l’on traverse.

Donc ça ne t’ennuie pas qu’on ne sache pas où te classer ?
Pas du tout ! Je suis en mouvement permanent, je fais un disque Baroque, donc je suis Baroque moi-même.  Ce disque-là est comme ça, celui d’avant était beaucoup plus brut, beaucoup plus noir, il parlait plus d’addiction, il était plus Urbain et parlait de la solitude dans les grandes villes. Aujourd’hui, dans un univers beaucoup plus flamboyant. Ce que l’on va dire demain, je n’en sais rien actuellement, mais on sera toujours en mouvement. On restera toujours Wormfood, même si l’on avance, on est dans un cheminement.

Il te faudra encore plusieurs années pour accoucher d’un nouvel opus ?
Pas forcément. Peut-être que dans un an j’aurais fini le prochain. J’ai commencé à écrire cette semaine. Produire un disque comme ça et j’espère que les gens le sentiront,  c’est le fruit d’un travail et d’une réflexion prenant du temps.

L’objet est très beau, mais il va sortir dans un format plus classique ?
Pour l’instant, il ne sort que dans la version collector. On a misé là-dessus car on trouve que l’objet lui-même prolonge l’univers de la musique. Le livret avec son esthétisme, les photos, le graphisme prolongent vraiment l’aventure. Ce vieux livret d’Opéra relié plein cuir avec le « Privilège de sa Majesté », nous nous sommes vraiment amusés avec ça. Il ressortira en version digipack, je l’espère si on arrive à écouler tout ça. Mais pour l’instant seulement cette version limitée au format Luxe !

Bon, et bien, il ne manque plus que le petit mot de la fin ?
Tu as vu que tu avais en face de toi ce qu’on appelle un véritable moulin à paroles et tu vas devoir tout retranscrire ! Le mot de la fin, j’espère que les gens vont se laisser happer par ce disque. Qu’ils vont se laisser attirer ou intriguer par cet album. Essayer de dépasser l’appréhension que l’on peut avoir face à un disque écrit en Français abordant des sujets une peu différents et accepter ce voyage proposé.